
En France, l'orthographe reste souvent associée à la maîtrise des fondamentaux. Dès lors, l'idée de renforcer son poids dans l'obtention du brevet et du baccalauréat semble aller de soi. Pourtant, cette décision soulève des questions bien plus profondes qu'il n'y paraît.
En France, l'orthographe reste souvent associée à la maîtrise des fondamentaux. Dès lors, l'idée de renforcer son poids dans l'obtention du brevet et du baccalauréat semble aller de soi. Pourtant, cette décision soulève des questions bien plus profondes qu'il n'y paraît. La maîtrise de l'orthographe est évidemment un enjeu scolaire. Mais elle demeure aussi un puissant marqueur social. Dès lors, comment renforcer les exigences sans renforcer les inégalités ?
Avec la massification de l'enseignement, et l'objectif d'atteindre un taux de 85% au bac dans les années 80, on a mesuré en parallèle une baisse constante du niveau d'orthographe. Ainsi, la prise en compte de la qualité orthographique mais aussi de l'expression syntaxique et grammaticale a reculé dans les notations. Comment l'expliquer ? De manière statistique.
En 2000, un sénateur, Bernard Murat, interpellait le ministre de l'Éducation sur les barèmes en dictée. Je cite : « l'épreuve d'orthographe au brevet en 1970 comportait 283 mots et celle du certificat d'études primaires élémentaires en 1962 comportait 121 mots ; et, d'autre part, que le barème identique pour ces deux épreuves prévoyait 4 points de moins par faute, soit zéro sur 20 pour cinq fautes. » En 2000, la dictée comportait 4 phrases de 63 mots, et le barème est le suivant : 1/2 point pour la graphie correcte des mots et 1/2 point par faute. Ce système de plus et de moins devait permettre de (ré)compenser sans trop punir.
Par ailleurs, la pondération de l'épreuve d'orthographe par rapport à la rédaction s'est établie dans un rapport de 1 à 4 : 10 points pour la première, 40 pour la seconde.
Mais alors, qu'est-ce qui a changé entre les années 60 et aujourd'hui ? Je dirais, presque tout !
En premier lieu, le niveau global d'orthographe dans un enseignement de masse baisse de manière continue : selon une étude du ministère de l'Éducation nationale publiée en 2021, en trois décennies, le nombre d’erreurs en orthographe a presque doublé en CM2, de 10,7 à 19,4 fautes en moyenne (pour 67 mots) pour une dictée comparable.
Ensuite, la langue française est connue pour être l'une des langues les plus difficiles à orthographier de l'aveu même des linguistes. Ainsi d'après le linguiste Patrick Charandeau dans le journal le Monde : « Contrairement aux autres langues romanes, la correspondance entre lettres et sons est loin d’être fidèle : la consonne [s] peut s’écrire avec un t (émotion), un s (siffler), deux ss (ressasser), un c (cénacle) et sc (susceptible) ; la voyelle [o] peut s’écrire o, -eau, -ault, -aut, -aud, -eaud. La lettre c est prononcée [g] dans second, et certaines consonnes écrites ne sont pas prononcées (le p de sculpteur, le c de tabac, le b de plomb, le d de blond). »
Le français est une langue qui passe difficilement de l'oral à l'écrit, du fait des exceptions, des incohérences phonétiques, et pénalise les enfants dont le niveau de vocabulaire, la maîtrise du français et la pratique de la lecture sont les plus faibles.
Côté, Education nationale, les résultats des tests de dictée dans les évaluations nationales systématiques, font apparaître que les performances en orthographe sont liées au niveau global de maîtrise de la langue, et à l’origine sociale des élèves.
On retrouve là un des marqueurs sociaux de notre pays, qui associe traditionnellement une expression maîtrisée à l'excellence. Faire des fautes d'orthographe ou de français dans certaines situations vous classe et véhicule une perception péjorative de votre niveau.
Enfin, il y a bien d'autres explications, parmi lesquelles, la place des écrans dans nos sociétés ou le recul de l'écrit qui est constaté objectivement : le temps d'écran a directement une incidence sur le temps de lecture, les contenus consultés sur ces mêmes écrans sont davantage au format vidéo. La communication par SMS déjà succincte cède progressivement la place aux vocaux perçus comme plus rapides.
Et de manière générale, la graphie (ce que le ministre de l'Education nationale, Edouard Geffray qualifie de « geste scripteur ») se perd au profit de la frappe sur le clavier tactile d'un téléphone ou d'un ordinateur. Et pour les derniers développements technologiques, les IA génératives sont de plus en plus utilisées en mode conversation oral. Bref, l'essor des usages oraux modifie progressivement le rapport à l'écrit des jeunes générations, ce que confirmait, il y a quelques mois, la revue de prospective Usbek & Rica dans son dossier sur la fin de l'écrit en pointant le vide des boîtes aux lettres, le succès des livres audio, les échanges exponentiels sur WhatsApp.
Alors comment aller à contre-courant de ces grands changements de société qui amplifient la perte de l'orthographe ?
Le collectif AlphaOmega des associations que nous accompagnons vient de se renforcer avec Agir pour l'Ecole, une association intervenant sur le renforcement des fondamentaux sur le temps de la classe en maternelle, CP et CE1 en parallèle de Coup de Pouce qui suit les enfants après la classe aux mêmes niveaux. Ces deux approches visent à développer le vocabulaire des enfants et l'apprentissage de la lecture et du goût de lire. On tient là, les principaux leviers d'accès à la maîtrise de l'orthographe : aimer lire, enrichir son vocabulaire pour mieux identifier la manière dont les mots s'écrivent, comme prélude à l'écriture et l'expression dans les classes suivantes. Car l'orthographe s'inscrit dans une pratique plus large du français dès les petites classes : lire pour son plaisir, partager la lecture, discuter avec ses parents ou ses enfants de ce que l'on a lu, s'arrêter sur les mots remarquables ou compliqués, prendre l'habitude d'écrire à la main pour fixer les mots, utiliser les mots et l'écriture pour s'exprimer, apprendre à se relire de manière critique, etc. Autant de compétences qui peuvent être acquises très tôt, et qui demandent une pratique régulière mais aussi un aménagement du temps où les écrans seraient mis de côté.
Soyons lucides, les distractions sont nombreuses, mais développer le plaisir de lire et d'écrire de manière ludique peut aussi devenir un moyen de faire reculer les écrans. Sans compter que lire permet de s'inscrire dans le temps long, favorise la concentration et fait baisser le stress.
