
Les récentes annonces gouvernementales d’interdiction des réseaux sociaux aux moins de 15 ans et de limitation de l’usage du téléphone portable au lycée marquent une étape importante dans la manière dont notre société entend protéger les jeunes générations face au numérique.
Les récentes annonces gouvernementales d’interdiction des réseaux sociaux aux moins de 15 ans et de limitation de l’usage du téléphone portable au lycée marquent une étape importante dans la manière dont notre société entend protéger les jeunes générations face au numérique. S’il s’agit d’une réponse politique forte à des inquiétudes en matière d’éducation et de santé publiques, ces décisions doivent être replacées dans un cadre scientifique, éducatif et social plus large.
Deux enjeux distincts émergent aujourd’hui : l’impact spécifique des réseaux sociaux sur la santé mentale et la cognition, et la question plus globale du temps d’écran (qui englobe l’usage de la télévision, des jeux vidéo, du smartphone et des ordinateurs). Dans les deux cas, l’éducation et l’accompagnement des jeunes restent des leviers essentiels pour limiter les effets négatifs tout en préservant l’accès aux opportunités offertes par le numérique plutôt qu’une stricte interdiction.
Le débat sur l’interdiction des réseaux sociaux repose en grande partie sur des inquiétudes concernant la santé mentale, la concentration et le développement cognitif. Plusieurs rapports scientifiques, dont l’étude de l’ANSES publiée en 2026, soulignent des effets préoccupants sur le sommeil, la sédentarité et certaines fonctions cognitives des adolescents exposés à ces plateformes.
Les réseaux sociaux, par leur mécanique de captation de l’attention (« scrolling » ou défilement infini, vidéos courtes, récompenses aléatoires), favorisent des modes d’usage qui fragmentent l’attention, réduisent la capacité à soutenir un effort intellectuel prolongé et peuvent interférer avec le sommeil, facteur essentiel du développement cognitif. Dans ce contexte, retarder l’accès à ces plateformes pendant les années critiques de l’adolescence apparaît comme une mesure de prévention.
Cependant, des chercheurs majeurs comme Séverine Erhel, Grégoire Borst, Sonia Livingstone ou Anne Cordier, insistent sur la nécessité d’une lecture nuancée des données : les effets négatifs massifs concernent surtout une minorité significative mais limitée de jeunes, pour qui les réseaux sociaux agissent comme un catalyseur d’une vulnérabilité préexistante plutôt qu’une cause unique de fragilisation. Pour eux, les réseaux sociaux ne sont pas uniquement des facteurs de risque : ils jouent aussi un rôle de socialisation, de communication et d’expression pour de nombreux adolescents.
Autre point majeur de ce débat sur l’interdiction, les contenus et leurs effets. La question de la modération des contenus par les principales plateformes (Tiktok, Facebook, Instagram ou SnapChat) qui a reculé ces dernières années au profit de contenus qui impressionnent et engendrent beaucoup de vues (le nerf de l’économie numérique des réseaux sociaux) au détriment des fonctions de socialisation. Conséquences, les fakenews, les vidéos ou les messages à caractère violents, politiques, porteurs de valeurs clivantes, images dégradantes sont poussés vers les adolescents. Les algorithmes sont optimisés pour garder le plus longtemps l’attention de l’adolescent, avec parfois des effets terribles : passages à l’acte violent, au suicide. Ces effets sont particuliers puissants en fonction du stage de développement cérébral de l’enfant ou de l’adolescent car là encore optimisés pour les captiver. Modérer les millions de contenus a un coût pour les plateformes, et cela passe par le fait de disposer d’armée de modérateurs humains pour juger plus sûrement que les robots de ce qui peut s’avérer nuisible pour le développement des jeunes.
L’interdiction se serait donc imposée suite à l’échec de responsabiliser les plateformes dans la modération de leurs contenus plutôt que de laisser les jeunes ou leurs parents se débattre pour en réguler les excès. Ainsi plus que de la distraction, il y a les risques d’addiction conjugués à des contenus que 60% des 15-25 ans jugent nocifs selon la MILDECA (Mission interministérielle de lutte contre les drogues et les conduites addictives) dans une étude de 2025, tout en reconnaissant qu’ils n’arrivent pas à s’en passer.
Au-delà des réseaux sociaux, la question du temps d’écran général est tout aussi déterminante pour l’éducation des jeunes. Les premiers résultats de l’enquête nationale française Enabee montrent qu’en 2022, la quasi-totalité des enfants de 3 à 11 ans passait du temps devant un écran, et que ce temps augmentait avec l’âge :
Ces durées s’allongent encore les jours sans école, et une majorité d’enfants dépassent les seuils recommandés par les autorités sanitaires. En outre, ces pratiques sont fortement marquées par les inégalités sociales : les enfants issus de familles moins diplômées passent significativement plus de temps devant les écrans et ont plus souvent accès à un écran dans leur chambre dès le plus jeune âge.
Ces chiffres traduisent une réalité quotidienne qui dépasse largement la simple question des réseaux sociaux : elle renvoie à un déséquilibre profond dans les modes de vie des enfants, avec des conséquences sur le sommeil, la concentration, mais aussi sur le développement psychomoteur et la socialisation. Dans certains pays comme le Royaume-Uni et les Etats-Unis, la sonnette d’alarme a été tirée en constatant que les jeunes élèves avaient du mal à monter les escaliers ou à faire des manipulations fines comme tenir un stylo ou utiliser des ciseaux.
Si l’interdiction des réseaux sociaux pour les moins de 15 ans répond à une demande de protection, elle ne constitue pas pour autant la panacée. Sur le plan pratique, la vérification d’âge est difficile à mettre en œuvre sans outils robustes, et les contournements restent aisés. Sur le plan éducatif, une interdiction pure et simple risque de déplacer l’usage sans résoudre les causes profondes des comportements problématiques, notamment lorsqu’elle n’est pas accompagnée d’une pédagogie sur l’usage du numérique, l’esprit critique et d’un dialogue avec les jeunes eux-mêmes.
Le dispositif est donc inédit et doit faire ses preuves. Sur la scène internationale, la France arrive après l’Australie ayant déjà instauré une interdiction pour les moins de 16 ans. Plusieurs États observent avec attention ces politiques avant d’agir à leur tour. Ces dynamiques montrent que la question est d’intérêt mondial, mais que sa mise en œuvre requiert du temps, de la concertation et une compréhension fine des usages réels des jeunes.
Ce débat révèle une fracture éducative plus profonde. Tous les enfants ne grandissent pas avec les mêmes ressources, les mêmes repères, ni la même capacité à apprendre à maîtriser l’usage des écrans. Un enfant ou un adolescent qui compense un manque de présence ou d’attention après l’école ou le weekend va favoriser la recherche d’interactions ou d’évasion virtuelles s’ils ne peuvent pas sortir et jouer avec d’autres. Selon le baromètre IFOP de la Fondation pour l’Enfance, 71% des parents d'enfants âgés de 8 à 15 ans s’appuient sur un outil numérique à la maison pour s'occuper. Il est aujourd’hui difficile de mesurer l’impact de la virtualisation des rapports sur le développement des jeunes ou sur leurs capacités cognitives, toutefois, il est prouvé en psychologie de l’apprentissage que la relation entre l’élève et son enseignant joue un rôle crucial dans sa motivation, sa créativité, ses efforts quand il se sent écouté, reconnu et considéré.
C’est là que les associations éducatives jouent un rôle essentiel. Entre les heures d’école et celles passées en famille, ces structures offrent des temps relationnels où le jeune est engagé dans des activités collectives, des projets réfléchis, des ateliers de lecture, des jeux coopératifs ou des échanges avec des adultes. Elles permettent aussi d’oublier les écrans en proposant des environnements où justement l’attention, la créativité, la coopération et l’effort sont récompensés.
Le temps d’écran devient alors un indicateur de déséquilibre, plus que la simple somme d’heures passées devant un écran. Tant dans ses effets sur le sommeil et la concentration que dans son rôle d’amplificateur d’inégalités, il révèle des moments charnières où l’intervention éducative et sociale est nécessaire.
L’interdiction des réseaux sociaux aux moins de 15 ans s’est imposée comme une réponse sans ambiguïté mais elle ne peut se substituer à une stratégie éducative globale. Car, il faut se rendre à l’évidence : à tout âge nous baignons dans un environnement numérique dont il faut apprendre à tirer parti. L’enjeu central n’est pas seulement d’empêcher l’accès à une technologie à un âge donné, mais de former des jeunes capables de comprendre, de critiquer, de maîtriser leurs usages et de construire leur attention. C’est uniquement dans cette perspective, en réduisant les inégalités éducatives et en renforçant les capacités des jeunes à vivre dans un monde numérique, que nous pourrons répondre de manière durable aux défis posés par les écrans.
