
Je reviens d’un déplacement sur le terrain à Reims pour rencontrer des jeunes en grande difficulté scolaire, mentorés par des étudiants de l’Afev.
C’est ainsi que je fais la connaissance de Léna*, 12 ans, scolarisée en 5e dans une classe Ulis (unité localisée pour l’inclusion scolaire), qui dispense un enseignement adapté aux jeunes présentant des troubles de différentes natures : moteurs, des apprentissages, cognitifs, liés à la santé mentale…
Elle est accompagnée par l’Afev depuis deux ans. Elle m’explique qu’elle était en CP au moment du COVID et que son entrée dans la lecture, l’écriture et le calcul a été chaotique. Elle dresse un constat lucide :
A la fin du CP, je n'avais clairement pas le niveau, mais on m'a fait passer en CE1 et je n'ai jamais rattrapé
En l’écoutant, je suis partagée. Je me dis que quelque chose a été manqué et que c’est elle qui en paie le prix aujourd’hui.
En primaire, le redoublement est exceptionnel. Léna n’a pas été autorisée à redoubler. En principe, tout enfant en difficulté peut bénéficier de différents programmes de soutien ou de renforcement : PPRE, RASED, APC… Derrière ces acronymes se cachent des méthodes, des personnels supplémentaires, et des heures de cours en plus.
En 2025, les évaluations dès le CP permettent de mieux identifier les fragilités. Mais certaines réalités ont la vie dure : la prise en charge des enfants dépend aussi des moyens à disposition : encadrement, budgets, ressources disponibles, quotas d’enfants pouvant être accompagnés…
Quoi qu’il en soit, pour Léna, je m’interroge sur les « trous dans la raquette » qui l’ont menée vers une classe adaptée. Je constate que le mal est fait, comme une fracture mal réduite qui engendrerait un boitement durable. Aurait-il fallu qu’elle redouble ou, à défaut, qu’elle bénéficie plus tôt de groupes de renforcement en français et en mathématiques ?
La question du redoublement est complexe. En 2012, le taux de redoublement en France était de 28 %, contre 13 % dans les autres pays de l’OCDE. Aujourd’hui, il est plus proche de 14 % en France.
Dans le détail, il concerne 3 % des élèves en CP, 2,2 % en 3e et 2,8 % en terminale (pour les niveaux les plus concernés). Considéré comme inefficace et coûteux par l’IPP (Institut des politiques publiques) en 2015, le redoublement a été reconsidéré en 2023 par Gabriel Attal, lors de l’annonce du « Choc des savoirs » et des groupes de besoins.
Mais là encore, ce n’est pas simple. Cette politique éducative est très coûteuse. Les moyens humains et financiers nécessaires ont été tels que le dispositif n’a été déployé que de manière hétérogène sur le territoire. Aujourd’hui, les contraintes budgétaires croissantes semblent condamner cette politique éducative sans qu’elle ait réellement fait la preuve de son impact.
À l’inverse, les associations, dont l’impact est avéré, permettent, lorsqu’elles accompagnent les enfants le plus tôt possible, de gagner des années sur des problématiques parfois insoupçonnées.
À l’Afev, lorsque les enfants sont mentorés entre la grande section de maternelle et le CE1, sur des périodes de deux ans, de nombreux troubles des apprentissages ou cognitifs sont identifiés. En France, 15 % des élèves présentent des troubles DYS. Et plus on vient d’un quartier populaire, plus le diagnostic est tardif voire absent.
On imagine sans peine que les difficultés scolaires associées se reportent d’année en année, jusqu’au décrochage scolaire.
Les enjeux d’une identification précoce des difficultés sont donc considérables : un accompagnement mieux adapté, des enseignants pouvant recourir à des pédagogies différenciées, et des troubles de l’apprentissage pris à temps.
C’est ce que constate l’Afev Reims auprès des enfants suivis étroitement pendant deux ans dès la grande section de maternelle : ils ne rencontrent pas les difficultés de leurs camarades. Alors pourquoi ne pas en accompagner davantage, si cela fonctionne ?
Quand on compare le nombre de jeunes orientés vers et le pourcentage des enfants en difficulté sur une classe d'âge, il m'apparaît au moins deux fois inférieur aux besoins. C’est une réalité dérangeante, que l’on retrouve également dans les autres associations que nous accompagnons : seul un nombre limité d’enfants bénéficie aujourd’hui d’un accompagnement qui pourrait transformer durablement leur trajectoire.
L'institution scolaire oriente les enfants vers les associations éducatives de manière sporadique alors qu'elle devrait le faire en fonction du besoin réel de ceux qui ont pris un faux départ et qui nécessite un accompagnement renforcé, afin d’éviter d’avoir à réparer plus tard ce qui n’a pas été prévenu à temps.
Il y a donc urgence à mettre en place des partenariats gagnants-gagnants avec les associations dont l'action est efficace et moins coûteuse. Dans le cas de Léna, bénéficier au plus tôt de l'intervention d'associations comme Coup de Pouce ou de l'Afev, lui aurait permis, comme pour bien d'autres enfants, de suivre une scolarité, débarrassée du poids des lacunes.
*Son nom a été changé pour préserver son anonymat.
