16/10/2026

Tribune - Appel pour une éducation résiliente

Tribune - Appel pour une éducation résiliente

« A l’heure de l’IA, intégrer le risque du décrochage, c’est inventer une éducation résiliente pour tous »

Des dizaines de chercheurs et acteurs de l’éducation appellent à faire du décrochage le grand défi de l’éducation et à penser les conditions d’une éducation résiliente. A l’occasion du Grand Forum de l’Éducation auquel ils participent au CNAM à Paris le 15 octobre, ils invitent le grand public et les candidats à l’élection présidentielle à se saisir de la question. Parmi eux, le neuropsychiatre Boris Cyrulnik, le neuroscientifique Albert Moukheiber, l’enseignant Jeremie Fontanieu, le DRH Benoit Serre, mais aussi Lucie Robieux de la fondation des Apprentis d’Auteuil, Muy-Cheng Peich, de l’association Agir pour l’école, Christophe Paris, directeur général de l’Afev, Marie-Caroline Missir, de l’association Vers le Haut, Marie-Christine Levet, présidente de Educapital, Nicolas Bancel Directeur général de l’Association Lisa, Philipe Korda directeur général de Energie Jeunes et Maurice Tchenio et Elisabeth Elkrief de la Fondation AlphaOmega, à l’initiatice de ce Forum. Nous publions leur appel.

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Au lendemain du dernier rapport PISA, qui révèle une chute vertigineuse des compétences en lecture et en mathématiques des jeunes de 15 ans, la crise du système éducatif français ne peut plus être ignorée. Classes surchargées (aux effectifs supérieurs à la moyenne européenne selon le rapport Regards sur l’éducation de  l’OCDE en 2024), programmes constamment réécrits, écrans, professeurs déconsidérés (Etude Talis 2025), santé mentale dégradée, parents dépassés etc. : les causes sont connues. Mais à cette crise globale se surajoute un enjeu qui pourrait se révéler un levier d’action très puissant pour agir avec plus de pertinence sur l’ensemble du système : le décrochage scolaire.

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Si la métaphore du décrochage s’est installée pour désigner tout ce qui va mal dans l’Éducation, la notion désigne un phénomène précis : la sortie du système éducatif d’élèves qui, pour des raisons psychologiques, sociales ou sanitaires, abandonnent parfois par étapes successives l’école pourtant obligatoire en France jusqu’à 16 ans, avec une obligation de formation jusqu’à 18 ans.

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Malgré des dispositifs efficaces menés depuis 2012, chaque année encore près de 76 000 élèves décrochent (étude Apprentis d’Auteuil, 2025). Le niveau en français (vocabulaire, lecture et compréhension) et en mathématiques (entrée dans le vocabulaire mathématique et maîtrise des concepts fondamentaux) à l’entrée au collège restent les indicateurs les plus prédictifs de la sortie sans diplôme. Le décrochage gagne aussi le supérieur. Avec l’accès de plus en plus automatique au bac de la majorité d’une classe d’âge, le phénomène est aussi en train de s’installer dans le supérieur, et pas seulement au niveau des formations professionnelles comme le BTS.  A l’université, des cohortes d’étudiants mal orientés se retrouvent en déshérence tout en mettant à mal l’organisation des études supérieures pour ceux qui y ont vraiment leur place. D’après les derniers chiffres publiés par le Ministère de l’Enseignement supérieur, seuls 49,1% des personnes entrées en L1 en 2023 sont passées en deuxième année en 2024. Et dans les 50,9% restants, 25,4% redoublent tandis que 25,5% sortent de la filière, soit pour changer de voie (10,8%), soit sortent du supérieur au moins temporairement (14,7%). Selon la Fondation AlphaOmega (sur la base d’une estimation par l’UNML des effectifs des jeunes en Missions locales dans toute la France titulaires du bac et âgés de 19 à 25 ans en 2022 – chiffre en cours de recalcul), près de 135 000 jeunes bacheliers restent sans diplôme d’études supérieures.

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Au total, ce sont près de 2 millions de jeunes de 16 à 25 ans en grande difficulté (selon une estimation de l’Institut Montaigne en 2014). Les milieux modestes sont les premiers concernés, mais le décrochage touche des profils d’élèves aux problématiques d’apprentissage et à l’adaptation à l’école très divers : troubles DYS, troubles de l’attention, phobie scolaire, handicap… tous ceux qui, à un moment ou à un autre, sortent des clous d’une institution qui peine à adapter l’enseignement à la diversité des profils.

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Issu du monde anglo-saxon et passé via le Québec, le terme « drop-out » n’est arrivé en Europe que tardivement, vers 2000 : il a fallu une révolution de notre culture scolaire méritocratique pour que le décrochage soit enfin traité comme un problème propre au système éducatif, et non plus seulement comme un enjeu social, celui de trouver une activité à des élèves définitivement perdus pour l’école.

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Cette révolution pose une question simple : pourquoi l’école produit-elle des décrocheurs ? Elle appelle prévention et repérage précoces, suivi tout au long du parcours, plutôt que le seul traitement social a posteriori sous forme de remédiation par l’insertion des jeunes ayant quitté le système scolaire avant l’obtention du bac.

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Le décrochage est un miroir au travers duquel l’école est appelée à se redéfinir : prévenir coûte infiniment moins cher, pour les individus comme pour le système, que traiter les décrocheurs une fois qu’ils ont quitté le chemin de la formation. Le surcoût par jeune décrocheur est passé de 230 000 à 340 000 euros sur l’ensemble de sa vie entre 2012 et 2025, et il coûte 25 milliards d’euros par an à la collectivité (Apprentis d’Auteuil, 2025).

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Mais le décrochage ne concerne pas seulement l’école. Assumons ici sa dimension métaphorique : à l’heure de l’IA et des transformations vertigineuses dont elle est porteuse, ne sommes-nous pas tous des décrocheurs potentiels ? Qui ne s’est pas demandé s’il ne serait pas remplaçable demain par des machines qui feront plus vite et mieux ce pour quoi il se pensait indispensable ? A mesure que l’IA pénètre dans les organisations, grandira chez un nombre croissant d’actifs le sentiment d’être menacé ou largué — l’un des ressorts psychologiques les plus profonds du décrochage. Autre notre conviction est que les dispositifs qui préviennent le décrochage scolaire peuvent aussi servir dans le monde du travail.

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Pourquoi décrochons-nous ? Sommes-nous capables d’être résilients ? Une mobilisation des acteurs, associations et éducateurs a déjà mis au point des outils fondés sur trois principes : prévenir en amont en sécurisant les passages (de la petite enfance à Parcoursup et au moment des réorientations) tout en développant les savoir-être ; sécuriser les conditions de vie des élèves (santé, alimentation, logement) ; rendre lisibles les solutions d’accompagnement. Mentorat par les pairs, Missions locales, financements associant philanthropie et entreprises : partout, les acteurs agissent déjà — mais nous n’en sommes qu’aux prémisses. Et il est impératif de lancer une mobilisation nationale fondée sur les expérimentations mais aussi sur la redéfinition d’un système éducatif plus inclusif. Rendre visible le problème, creuser les questions sociales, éducatives, existentielles qu’il soulève, proposer des solutions éclairées, c’est la condition d’une action collective pour traiter un enjeu majeur de notre temps.  Intégrer le risque du décrochage comme un défi pour tous les élèves et les travailleurs de demain, c’est inventer une éducation résiliente pour tous.  

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Samuel Cuneo

Samuel Cuneo

Directeur de la communication

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