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Manifeste

Éducation prioritaire : des mesures simples et efficaces pour lutter contre l’échec scolaire

Le nouveau Premier ministre a dévoilé ses priorités : la jeunesse qui décroche et les territoires qu’on abandonne. Il a proposé des mesures pour les aider. Mieux, le Gouvernement compte à présent une secrétaire d’État chargée de l’éducation prioritaire en la personne de Nathalie ELIMAS. Mais le Gouvernement ne pourra rien sans ceux qui, depuis des années, soutiennent les enfants et les jeunes partout en France, et qui épaulent efficacement l’action de l’État : les grandes associations d’aide à l’éducation. Il suffirait de quelques mesures simples, selon Maurice TCHENIO et Elisabeth ELKRIEF, président et directrice de la Fondation AlphaOmega, pour donner un vrai poids aux annonces du gouvernement.

Le Covid-19 ne touche pas les jeunes ? C’est faux. Car les effets sociaux de la pandémie les frappent de plein fouet. Et nous ne parlons même pas de la crise économique qui va affecter toute la population. Durant plus de deux mois, tous les écoliers, collégiens, lycéens et étudiants de France ont dû arrêter de se rendre en cours et étudier de chez eux. Mais pour de nombreux d’entre eux cela n’a pas été possible. Inutile de fustiger les profs, rituellement accusés d’en faire le moins possible. Les inégalités sociales se sont simplement révélées sous une lumière encore plus crue qu’à l’accoutumée. Quand les enfants des milieux favorisés ont pu bénéficier d’un équipement suffisant, d’un coin à peu près tranquille, de parents qui se sont peu ou prou substitués aux enseignants ou qui ont au moins aidé leurs enfants, les jeunes des classes pauvres ont traversé une saison en enfer. Comment des frères et sœurs pourraient-ils suivre des cours simultanés avec, au mieux, un seul ordinateur familial ? Comment ont-ils pu se concentrer dans la promiscuité ? Qui a pu les aider à faire leurs devoirs, quand les parents travaillent dehors ? Nous connaissons le phénomène extrêmement inquiétant du décrochage scolaire, qui touche chaque année 13% des élèves en France : à peu près 100 000 jeunes chaque année, qui viennent rejoindre la masse des jeunes « sans emploi, sans formation ni stage » (NEET, en jargon administratif, pour « Not in Education, Employment or Training ») qui sont, eux, un million. Les décrocheurs n’ont plus les moyens de suivre car, pour la grande majorité sont arrivés au collège sans maitriser les savoirs fondamentaux. Ils sont sacrifiés par avance quand il s’agira de trouver un emploi en pleine crise. Abîmés moralement et psychiquement, confinés dans la pauvreté, peu mobiles, ce sont les précaires désespérés et en colère de demain. Au décrochage, maladie chronique de nos sociétés inégalitaires, le Covid a ajouté une complication inattendue : le décrochage dans le décrochage. Que faire ? La réinsertion est une de nos tristes spécialités hexagonales. Après avoir abandonné nos enfants, nous dépensons sans compter pour les « récupérer », la plupart du temps sans résultat. Pour chaque « NEET » non réinséré, la communauté nationale supporte un coût de 230 000 euros. Le gâchis ne doit pas dissimuler le désastre humain. Nous qui œuvrons depuis des années dans le domaine de la philanthropie en aidant les grandes associations à jouer pleinement leur rôle, nous savons que des solutions existent. Celles-ci ne passent pas directement par l’action de l’État mais par des acteurs tiers que ce dernier finance car il a compris leur impact. Un seul exemple : l’association « Réseau des Écoles de la deuxième Chance (E2C) en France », soutenue principalement par les pouvoirs publics, qui permet à des jeunes sortis du système de trouver un stage, puis un emploi, consacre 85 millions d'euros par an à 16 000 jeunes pour s’en sortir, avec 63 % de réussite — nettement moins que la dépense publique pour le même nombre de NEETS. Nous sommes persuadés que la prévention est plus efficace que la réparation. Et adhérons pleinement à cette maxime bien connue de la pensée chinoise qui postule qu’un médecin allant voir un malade a échoué car son rôle est d’empêcher la maladie d’advenir. Or le plus frappant, dans notre situation, est que le décrochage peut être évité, ou du moins fortement contenu. Comment ? En identifiant les moments-clés au cours desquels l’enfant, puis le jeune, risquent de se sentir exclus du système éducatif. Entre 5 et 7 ans, nos enfants font des apprentissages fondamentaux et, surtout, prennent goût à l’école. Juste avant le collège, ils gagnent de la confiance en eux. Au collège, ils doivent mobiliser de la motivation et de la persévérance pour apprendre. Ensuite ils ne doivent pas se tromper de voie en ayant une bonne connaissance des voies qui s’offrent à eux. C’est dans ces moments-charnières que le risque de décrochage est important, surtout pour les élèves issus des milieu modestes. Et c’est pour les aider à passer ces caps que les associations que nous soutenons interviennent. On les oublie souvent, mais ces associations forment le quatrième pilier de l’éducation des enfants. Avec les enfants, les profs et les parents, elles participent pleinement à leur réussite. Celles avec lesquelles nous travaillons, pour les aider à se financer et se mettre en ordre de bataille pour toucher le maximum d’élèves en difficultés, ponctuent les premières étapes de la vie. « Coup de pouce » aide les enfants à lire et à écrire et surtout à aimer l’école. L’AFEV permet à un élève d’être accompagné par un étudiant de son quartier 2h par semaine à son domicile. Énergie Jeunes offre chaque année à 120.000 collégiens l'opportunité d'« apprendre à aimer apprendre », avec une efficacité démontrée. « Entreprendre Pour Apprendre » permet de développer l'esprit d'initiative et d'assimiler les bases économiques si nécessaires dans le monde dans lequel nous vivons. « Article1 » épaule les lycéens pour s’orienter et accéder à un emploi en réalisant son potentiel. Enfin Synlab participe à la formation pédagogique des enseignants pour les aider à faire cours dans des conditions parfois acrobatiques et épaule les vacataires parachutés en milieu difficile. Ces associations accompagnent près de 300 000 jeunes et ont un budget total de 50 millions d’euros. Sans oublier les Écoles de la 2e Chance qui interviennent là où la prévention n’a pas fonctionné. Au même titre que les profs et les parents, les associations d’aide aux jeunes défavorisés sont des grands acteurs de l’éducation et doivent, au sortir d’une période éprouvante et lourde de dangers pour nos enfants, être écoutées par le gouvernement. Dans un esprit d’efficacité, nous demandons à Madame Nathalie ELIMAS, Secrétaire d’État chargée de l’éducation prioritaire, de satisfaire à des demandes précises et pas forcément onéreuses, dont le seul objectif est d’éviter une catastrophe éducative et sociale. Les voici : • Chaque enfant ayant des difficultés en grande section de Maternelle, en CP ou en CE1 devrait pouvoir participer à un « club Coup de pouce », pour favoriser l’appropriation des apprentissages fondamentaux en redonnant le plaisir d’apprendre. • Chaque élève de primaire et de collège en risque de décrochage doit pouvoir profiter de l’aide d’un mentor étudiant. Et pourquoi ne pas inciter davantage les étudiants à donner un peu de leur temps pour aider un de leur cadet avec ses devoirs ? Par exemple en faisant en sorte que la reconnaissance de l’engagement des étudiants qui permet aujourd'hui d'obtenir des crédits ETCS (points permettant de valider un cursus) se développe bien plus largement dans les universités. Ce tissage social et générationnel serait plus que bénéfique dans notre pays divisé. Durant la crise du Covid, une université comme celle de Besançon a envoyé des mails à tous ses étudiants en les incitant à s’engager auprès de l’AFEV afin de « mentorer » un enfant défavorisé par téléphone. • Il faut rendre accessible à tous les collégiens le programme développé par Énergie Jeunes, et dont une vaste étude démontre qu’il « change l’état d’esprit des élèves » et « améliore leurs notes ». • Les collégiens, en France, manquent cruellement de culture économique et d'esprit d'entreprise. L’enseignement de SES arrive trop tard, en classe de seconde. Pourquoi ne pas rendre obligatoire l’apprentissage de ce qu’est une entreprise, qu’elle soit publique, privée, coopérative, et la mise en pratique de quelques actions de base que de nombreux jeunes auront à manier dans leur vie professionnelle ? Ainsi, tout au long de l'année de troisième, les élèves créeraient une vraie entreprise, du business plan à la commercialisation des produits. • Tous les élèves de Première et de Terminale devraient bénéficier d’ateliers conçus par l’association Article 1 pour choisir leur orientation. Nous demandons également à Madame Elisabeth BORNE, Ministre du Travail, de l’Emploi et de l’Insertion de favoriser le développement des Écoles de la deuxième chance sur le territoire pour offrir une égalité d'accès et de droit à une deuxième chance au public concerné. Pour empêcher qu’une armée de « décrocheurs Covid » ne vienne accroître le niveau de misère et le désespoir social, tous les acteurs du monde éducatif doivent répondre à l’appel. Les associations sont prêtes à continuer le combat. Mais il est essentiel qu’elles soient reconnues et épaulées. Cela les aidera surtout à intensifier les effets de leurs actions sur le terrain. Car les milliers de bénévoles et de salariés de ces associations, en période post-covid, sont les nouveaux travailleurs du front.

Maurice Tchenio
Président - Fondateur

Elisabeth Elkrief
Directrice générale